Je sens bien qu'il faut que j'écrive quelque chose. Normalement Beltaine, c'est la grosse éclate, même pour moi qui préfère les sabbats d'hiver bien dark. Mais je ne sais juste pas par où commencer. Rhalph fait un assez bon état des lieux de ce qui s'est passé ces derniers temps, je ne vais pas m'éterniser sur les détails. Quand je revois les photos j'ai la gorge qui se serre.
C'était mal barré depuis le début, les défections successives et la météo apocalyptique ayant largement usé mes nerfs... j'espérais énormément de ce camp, probablement trop, quoique probablement pas tant que ça. Après cette organisation énorme pour finalement pas grand-monde, après des mois que je considère comme pas évidents, j'aurais juste aimé m'allonger au pied de mon arbre, reprendre racine, reconnecter mes doigts dans la terre, aller me baigner à Barenton, allumer des bougies et de l'encens et accueillir dignement la belle saison. Juste prendre le temps. Des gens, au parking nous ont demandé si nous étions des pèlerins ; pour ma part il est certain que je suis de ceux-là. Il y aura toujours le chemin, la patience du temps compté par les pieds, la dignité de porter son bagage, la douleur de la route dans le corps, son empreinte impérative, et au bout de tout cela, quelque chose qui ressemble à de la lumière, de l'évidence du réconfort.
Parler du Hêtre, je ne sais pas. Un jour je l'ai vu, et j'ai su que ce serait là, ici, et pas autrement. Il a été ma révélation païenne la plus importante. Pas forcément la plus forte. C'est un lien très doux. C'est retourner à la maison.
Le Hêtre, et ses environs, c'est mon temple. Un temple ouvert à tout le monde, ouvert à tous les vents, fréquenté par des tas de personnes que je ne connais pas. La seule règle, c'est de respecter l'endroit, ne rien jeter et de rien dégrader. Benoîtement, je pensais que le proprio était dans la même idée : même s'il exploite le bois, il allait de soit que les vingt mètres autour du Hêtre, c'était sacré. C'est au moins un bel arbre, les personnes le visitant ne font de mal à personne, donc tout est bien non ? Non...
Il y a deux ans, trois ans ? j'ai amené ma quincaillerie là-haut, j'ai sonné la cloche, allumé des bougies et parfumé l'air, répandu le sel et arrosé le sol. J'ai prononcé des mots et écouté la réponse du vent en tremblant parce qu'on gèle dans cette forêt. J'avais travaillé sur un rituel et tout appris par cœur, j'ai créée des liens ce soir-là qui m'ont beaucoup apporté depuis, toutes choses du domaines de l'indicible invisible.
Cela faisait des années que je tentais de renouer avec mes pratiques mettons, spirituelles, et c'est depuis que j'arrive à ne plus perdre le fil. Fil soigneusement entretenu à chaque visite.
Beaucoup de gens montent au bois avec des choses à réparer, à confier, à abandonner au Hêtre. Moi la première, les premiers temps. Mais petit à petit, j'ai commencé à faire des visites presque de courtoisie, parce que tout ne peut pas toujours mal aller. Cela pouvait aller assez bien pour qu'on s'occupe du Hêtre, même, plutôt que d'en attendre de contraire. Ce n'est pas à l'arbre d'être le déversoir des humeurs noires, et petit à petit, je l'ai conçu comme une balise, un point fixe, un lieu de ressource pour continuer la route. Tout au plus, au fil des prières, demandais-je la volonté de continuer la route sans trop me prendre exprès les pieds dans la jupe, et surtout, toujours, immuablement, la bienveillance de veiller sur nous tous qui dormions sous ses frondaisons.
Bon mais on esquive là. Donc : beaucoup fatigue morale, envie câlin au Hêtre - même très mouillé - très impérative.
Et donc on arrive, et en plus de tous les pins fraîchement coupés, cette branche immense qui gît, ce sillon de tractopelle en lieu et place de notre foyer, et dans ma tête tout qui s'empile ; est-ce qu'on reste est-ce qu'on part, le Hêtre souffre, que s'est-il passé ? Où va-t-on faire le feu, ils ont détruit le foyer, le foyer était sacré et il faut cela pour s'en rendre compte ? Et cette branche qui gît qui pend, avec tous ces rameaux bourgeonnants qui bientôt morts annonçaient le printemps, comment peut-on dégager tout ça ? Le Hêtre qui souffre, souffre, souffre, cette pierre d'autel nichée dans les racines qui ne résonne plus de rien, qui ne rayonne plus, tout est en deuil, il faut vite trouver où planter les tentes alors que les lieux habituels ont été labourés par les machines, trouver le bois, les pierres, vite monter le foyer , est ce qu'on pourra allumer le feu, il faut vite, trouver un endroit, allumer un feu, panser le Hêtre, retrouver mes esprits. J'ai frôlé de très près la crise de nerfs avec perte totale de contrôle et souvenirs peu glorieux à la clef. Très très près. En écrivant les larmes aux yeux, je me dis que j'aurais peut-être dû laisser monter tout ça. Vu qu'à la place je me retrouve avec une boule dans la gorge et des pensées peu reluisantes face au saccage, à la profanation de notre temple....
On a quand même monté le camp, réussi à faire un feu de bois détrempé et bu des trucs chouettes. Car oui, la vie est un truc pourri plein d'embûches, mais aussi et surtout un truc puissant et trop cool qui peut passer outre des choses bien pires qu'une branche brisée. Et oui la mort et le malheur font partie de la vie et le Hêtre, il s'en remettra. Naturellement, ça ne s'arrête pas là. Mais le temple est saccagé par la bêtise des Hommes. Mon refuge intérieur, l'image que je convoque quand tout bascule, ressemble à présent à un champ de bataille, une bataille bien inégale entre le végétal et le métal. J'espérais piocher un peu d'espoir et courage en échange d'offrandes de noisettes et de libations d'hypocras, on débarque et tout n'est que souffrance et désolation. Impossible d'allumer une bougie, de l'encens, de laisser même des offrandes. Incapable j'étais de regarder en direction du Hêtre. Incapable d'aller lui taper l'habituelle causette pour demander l'hospitalité. Incapables nous fûmes de respecter la plus élémentaire des traditions, l'enlacement collectif du Hêtre avant de départ. Incapables de remercier en partant.
Définitivement quelque chose a été détruit et je frémis devant la montagne d'énergie qu'il faudra mobiliser pour qu'un semblant de sérénité reprenne ses droits. En attendant que les choses s'apaisent, je broie du noir, les images me hantent, j'ai les larmes aux yeux dès que je suis seule et je me sens totalement perdue. L'impression que tout me file inexorablement entre les doigts ne risque pas de s'arranger après ça. J'ai ce deuil à porter avant d'attaquer la suite et c'est franchement pas ce que j'attendais... j'ai aussi énormément de colère qui me ronge envers la personne qui gère ces quelques mètres carrés. Fatiguée et perdue. Un de mes principaux repères vient d'en prendre un putain de sacré coup.
Alors on est rentrés à la maison (celle qu'il faut louer, avec un toit étanche), on a serré les coudes et tout. Même on a bien rigolé, bien bu, bien dansé, bien allumé des chandelles pour suggérer à la saison lumineuse, éventuellement, de se pointer qu'on respire un peu. C'est pas pasqu'un truc se casse la figure qu'il faut arrêter de vivre, et c'est pas pasque ça sert à rien qu'il ne faut pas boire pour oublier non plus d'ailleurs ! Un zaar ne peut pas tout évacuer en trois minutes, mais il faut bien un début. Qu'est ce qu'on serait les uns sans les autres ? C'était vraiment un chouette Beltaine, aussi chouette que possible.
Je vais me donner un peu de temps pour digérer ce grand coup au cœur. Dès que le ciel sera plus clément, je repartirai au bois, voir ce qu'il est possible de faire rapidement pour arranger les lieux et apporter un peu d'énergie au Hêtre, modestement, à ma petite mesure. En l'honneur de tout ce que ce lieu m'a apporté et a apporté à la tribu, j'irai amorcer un début de mieux.
Et dans la "vraie vie" aussi. On va tenter quelque chose pour que ce genre de drame ne se produise plus. Celle en moi qui hurle encore là-bas espère bien que ça va chier.



